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Francis Poulenc à Rocamadour

Le célèbre compositeur Francis Poulenc a été inspiré par la Vierge noire de Rocamadour.

« Seul, en face de la Vierge sans péché, je reçois tout à coup le signe indiscutable, le coup de poignard de la grâce en plein cœur. » Francis Poulenc, un soir d’août 1936. (©DR)

[Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, l’homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux.] Lamartine

Mystique refuge, carrefour du monde, où le ciel et la terre se confondent : Rocamadour… Le nom est prononcé. Pareil à un vaisseau amarré, dans la nuit des temps. au bord d’un abîme sinueux, Rocamadour ménage ses effets, afin de les rendre plus saisissants : la majesté sauvage des escarpements, la hardiesse et l’ampleur des édifices religieux accolés aux parois de la faille impressionnante du causse quercynois, la vétusté des habitations, le décor des remparts, des portes et des maisons allongées au pied du sanctuaire ou suspendues, de-ci de-là, sur des corniches superposées, les patines déposées par les fumées et les intempéries de vingt siècles sur les falaises et les murailles, les toits mordorés et les rares bouquets de verdure, tout cela forme l’une des merveilles médiévales de la France, où s’harmonisent si étroitement la nature et la foi.

Rocamadour a inspiré écrivains et poètes. Croyants et incroyants, civils et religieux, ont signé le livre d’or de cette cité sainte. Chaque jour d’autres témoignent.

La confession de Francis Poulenc

Mondialement connu, le compositeur Francis Poulenc avait été aspiré par le souffle de la foi en découvrant ce lieu de pèlerinage immémorial. Cette force singulière des enthousiasmes irréfléchis presque surnaturels qui l’amène à se mettre à genoux dans la chapelle de Notre-Dame, c’est déjà l’instant sublimé par les « Litanies à la Vierge Noire de Rocamadour ».

Un soir d’août 1936, il y eut dans le secret de l’âme du compositeur, un entretien délicieux avec la mère du Christ : « Seul, en face de la Vierge sans péché, je reçois tout à coup le signe indiscutable, le coup de poignard de la grâce en plein cœur ».

Il en résulta la création d’œuvres musicales marquantes : le Stabat Mater, 1950 – Floria, 1959 – Sept Répons des Ténèbres, 1961 – qui étaient trois conceptions nouvelles sur le plan choral ; en matière de théâtre lyrique, « Les Dialogues des Carmélites » (1953 – 1956) dévoilaient un opéra saisissant d’humilité et de haute spiritualité.

Francis Poulenc a laissé un nom illustre, une silhouette élégante et la réputation d’un compositeur prolixe et sérieux. Mais son œuvre, sa personnalité, sa vie, se sont égarées dans les brumes de l’absence. L’écrivain Colette, qui lui avait consacré l’une de ses savoureuses tirades, écrivait à son sujet :

«… Au long d’un coteau calcaire, Poulenc, entouré de vignes, vit dans une maison aérée où il fait et boit son vin. À travers son instrumentation pailletée, écoutez sonner, voyez luire l’or et la bulle issue d’un terrain opulent ! Regardez Poulenc : sont-ce là les traits d’un buveur d’eau ? Il a le nez fort et flaireur, l’œil prompt à changer d’expression. Il est confiant et précautionneux, à l’aise dans l’amitié et poète comme un paysan. »

On prêche souvent les vertus que l’on ne possède qu’en l’esprit, au rang des connaissances et des théories. Il faut ajouter ici que l’entourage de Francis Poulenc a su prêcher, convertir, exalter le talent si vrai, si intime du compositeur, dans un climat qui a forgé un idéal de réussite.

Une vie parisienne

Francis Poulenc naquit le 7 janvier 1899, près de l’Élysée, place de Saussais, à Paris. Son père, originaire de l’Aveyron, dirigeait un groupe chimique qui deviendra plus tard le Groupe Rhône-Poulenc. Sa mère fréquentait les milieux artistiques parisiens. Très soucieuse de l’éducation de son fils, Mme Poulenc demanda à Mlle Boutet de Monvel, nièce de César Franck, de donner des cours de piano à Francis. Très vite, on s’aperçut que le petit Francis Poulenc, âgé de huit ans, osait montrer sa préférence pour la musique de Debussy et de Schubert. En 1909, l’enfant mélomane avouait sa passion pour les œuvres de Stravinsky, notamment « L’Oiseau de Feu, Pétrouchka et Le Sacre du Printemps… »

Émile Poulenc dira à son fils, en haussant les épaules : « Tu as vraiment de drôles de goûts musicaux, mon pauvre garçon ».

Francis fut élève d’un pianiste espagnol, Ricardo Vines, très en vogue à Paris en 1915. Son cercle de relations s’élargit rapidement avec Arthur Honegger, Germaine Tailleferre et Louis Durey, pionniers du « Groupe des Six » auquel devait se joindre plus tard Darius Milhaud.

Son premier succès fut « Rhapsodie Nègre » à l’âge de dix-huit ans, donnée au théâtre du Vieux Colombier, le 11 décembre 1917. On s’intéressa à lui, on l’invita, et Ravel s’exclama : « Comme il est doué, pourvu qu’il travaille ! ».

À partir de ce moment-là, Francis Poulenc va être révélé, projeté dans le microcosme intellectuel de la capitale, par l’intermédiaire d’une amie d’enfance, Raymonde Linossier, décédée prématurément en 1932. Elle fut sa naïade en lui permettant de rencontrer, dans une librairie de la rue de l’Odéon, des écrivains de valeur tels que Valéry, Éluard, Claudel, Aragon…

Dans ses entretiens avec Stephan Audel, Poulenc précisait : « Les trois grandes rencontres de ma vie, celles qui ont influencé profondément mon art sont celles de Wanda Landowska, Pierre Bernac et Paul Éluard ».

Omission surprenante, il y avait une quatrième personne que ne citait pas Francis Poulenc et qui avait pourtant joué un rôle décisif dans la carrière du compositeur : c’était Winnaretta Singer, princesse de Polignac, dite « Winnie », une mondaine de la capitale, mécène musicale par excellence… Une femme fortunée grâce aux machines à coudre, à laquelle Poulenc dédicacera deux œuvres fondamentales :

– le concerto en ré mineur pour deux pianos (1932)

– le concerto en sol mineur pour orgue, orchestre à cordes et timbales (1938)

De Paul Éluard, Poulenc écrivit : « Enfin j’ai trouvé un poète lyrique, un poète de l’amour, qu’il s’agisse de l’amour humain ou celui de la liberté ».

Grâce à Wanda Landowska, Poulenc découvrit les œuvres de J.-S. Bach au clavecin.

Ce fut aussi Pierre Bernac, le grand ami rencontré en 1926, qui apporta sa collaboration à 90 des 147 mélodies composées par Poulenc.

Dix ans plus tard, Bernac et Poulenc résidaient durant leurs vacances estivales à Uzerche, chez leur amie commune Yvonne Gouverné (celle-ci s’est éteinte, très âgée, en novembre 1982. On lui doit d’avoir organisé, auprès de Dom Clément Jacob, ancien moine et organiste de l’abbaye d’En Calcat, le dixième anniversaire de la mort de Francis Poulenc, à Rocamadour).

Dévotion paysanne à la Vierge Noire

Ce fut en août 1936 que Poulenc demanda à Bernac de le conduire à Rocamadour. Nous citerons les dernières phrases de son manuscrit destiné à Claude Rostand :

« … Le soir même de cette visite à Roc-Amadour, je commençais mes litanies à « La Vierge Noire » pour voix de femmes et orgue. Dans cette œuvre, j’ai essayé de rendre le côté « dévotion paysanne » qui m’avait si fort frappé dans ce haut-lieu.

» C’est pourquoi on doit chanter cette invocation rudimentairement.

À dater de ce jour, je suis retourné bien souvent à Roc-Amadour, mettant sous la protection de la Vierge noire des œuvres diverses comme Figure Humaine, le Stabat, à la mémoire de mon cher Christian Bérard et, tout récemment, l’opéra que je viens d’entreprendre d’après « Les Dialogues des Carmélites » de Bernanos.

Vous connaissez maintenant la véritable source d’inspiration de mon œuvre religieuse. »

Lorsque Francis Poulenc se rendit la première fois à Rocamadour, il était imprégné d’une forte émotion en apprenant la mort de son collègue Pierre-Octave Ferroud. La décollation atroce de ce musicien si plein de force l’avait frappé de stupeur. Songeant au peu de poids de notre enveloppe humaine, la vie spirituelle l’attirait de nouveau.

Les dialogues des carmélites en exclusivité à Toulouse

Lors de son passage à Villefranche-de-Rouergue, en octobre 1982, Me Xavier Sarradet, musicologue de grand renom, avait été invité par mon entremise à tenir une causerie sur « Monteverdi ou la naissance de l’opéra » (*).

La presse locale fut élogieuse à l’égard de cet ancien bâtonnier toulousain, promoteur du Concours international de chant, président de la Société de l’Orchestre national de chambre de Toulouse, l’un des fondateurs de l’Association lyrique et musicale « Companhia Jaufre-Rudel ». Sa disparition brutale, le 7 mai 1985, laissa un grand vide dans l’animation lyrique de la métropole régionale. Il m’avait confié un souvenir inoubliable d’une soirée chez Maurice Roy, ancien secrétaire général de la mairie de Toulouse, dans son appartement de la rue d’Aubuisson où Francis Poulenc, installé au piano, avait présenté à quelques amis du Capitole la primeur des « Dialogues des Carmélites ». Pour les auditeurs privilégiés de ce rendez-vous « clandestin », ce fut un moment sublime qui subjugua l’assemblée.

Selon Me Sarradet, « les Dialogues des Carmélites » et « La Voix Humaine » furent deux très brillantes victoires de Francis Poulenc au niveau du théâtre lyrique mondial.

Gabriel Couret, ancien directeur du Théâtre du Capitole, m’avait précisé qu’il avait mis en scène, pour la première fois à Toulouse, « Les Dialogues des Carmélites » en novembre 1969. L’ouvrage fut créé huit ans plus tard, en mars 1977, au Metropolitan de New-York, sous la direction de Michel Plasson.

Francis Poulenc mourut le 30 janvier 1963 dans son appartement de la rue Médicis à Paris. Jean Cocteau écrira : « Une personne si vivante, si amoureuse de la vie, et, tout à coup, dans cette chambre, une statue de cire, un visage fermé à double tour. Il me semblait qu’une brouille irrémédiable venait de se produire entre nous et j’étais presque tenté de crier à ce gisant : que t’ai-je fait ? Car la mort seule intéresse les morts ».

MICHEL PALIS

(*) L’auteur de l’article originaire de l’Aveyron résidait à Toulouse. Il fut un des membres fondateurs en 1984 du Cercle le Capitole, association musicale, littéraire et chorégraphique. On lui doit plusieurs causeries à l’Hôtel de l’Opéra (Archives municipales de Toulouse)

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