Économie du Lot : l'ancien président du tribunal de commerce alerte sur les fragilités des entreprises
- Roc-Amadour actualités
- il y a 3 heures
- 8 min de lecture
Ancien dirigeant devenu juge consulaire, Bruno Giard livre son regard sur l'économie du Lot, les secteurs en difficulté et l'urgence d'une vraie culture de la prévention.

Bruno Giard, ancien président du tribunal de commerce. ©JcB
Par Jean-Claude Bonnemère Publié le 17 févr. 2026
Crise viticole, chute de la consommation, hausse des coûts, pénurie de main-d’œuvre… plusieurs filières clés cumulent les chocs et peinent à se relever durablement ; l’analyse de Bruno Giard, ancien président du tribunal de commerce de Cahors.
« Je ne connaissais pas la région, encore moins l’économie du Lot, je débarquais de Normandie ! » se souvient Bruno Giard, lorsqu’il découvre le Lot en 2004. Ayant assumé plusieurs directions d’entreprises durant une vingtaine d’années, avec son épouse ils décident de mettre le cap vers le sud. Le hasard des rencontres conduit la famille à Rocamadour où c’est le coup de foudre : « un lieu absolument magique ! »
S’installer à Rocamadour, trouver un emploi, comment avez-vous procédé ?
Bruno Giard : Contrairement à mon épouse qui en tant que traductrice peut poursuivre son activité en télétravail, pour ma part il me fallait reconstruire mon emploi ! Alors, je me suis interrogé sur ce qui me semblait envisageable. Lorsqu’un dirigeant arrête son emploi, bien souvent il devient « consultant », il met au service des entreprises, son expérience acquise. Je peux ajouter que l’idée de transmettre, a toujours été inscrite dans mes gènes. De surcroît, issu d’une famille nombreuse, la notion du « collectif » fait partie de mon éducation.
Cela a-t-il été facile de créer un club de chefs d’entreprise ?
Inconnu au bataillon, il m’a fallu convaincre de l’intérêt de créer un club de chefs d’entreprise, tel l’Association de Progrès du Management (APM). Cela n’a pas été une mince affaire que de gagner la confiance des dirigeants lotois. Cette expérience a été fascinante pour moi, parce que je sortais le dirigeant d’un certain isolement… La mayonnaise a pris. Tant et si bien qu’un club a été créé avec plus de 20 chefs d’entreprise. Quelque temps après j’ai été amené à créer un second club sur Montauban, tout en continuant à travailler avec les PME lotoises sur les stratégies RH, les stratégies d’entreprise d’une manière plus générale, les cohésions d’équipe. Voilà, quel a été mon cœur de métier, tout ce que j’ai toujours aimé faire.
De ce club de chefs d’entreprise au Tribunal de commerce, diriez-vous qu’il n’y a qu’un pas ?
J’avais ce désir de rejoindre le Tribunal de commerce pour deux raisons, parce que cela s’inscrivait dans la lignée de ce que j’avais fait auparavant, de poursuivre la transmission de ce que j’avais connu en tant que dirigeant d’entreprise. D’autre part, j’ai été boursier de l’État durant toute ma scolarité et mes études supérieures, et j’entendais bien rendre à la collectivité ce qu’elle m’avait apporté. J’ai donc candidaté et suis devenu juge consulaire en 2015, sans pour autant délaisser mon activité professionnelle, car je le rappelle, les fonctions de juge consulaire sont bénévoles.
Quelle approche du Lot, vous donne l’expérience de juge consulaire ?
Celle d’un département très rural, qui repose sur quelques grosses entreprises, que ce soit dans le domaine électrique, avec la faiblesse de cette activité, sur l’aéronautique mais là aussi on sait qu’il peut y avoir des hauts et des bas. Et compte tenu du fait que de nombreuses PME sont dépendantes des donneurs d’ordres que sont les entreprises phares Ratier-Figeac ou Figeac-Aéro, lorsque celles-ci toussent, le tissu économique local est mal en point. L’économie du Lot dépend également de l’agroalimentaire avec le groupe Andros. Pour autant, l’essentiel de l’activité économique du Lot repose sur l’artisanat. Et au regard de l’âge des dirigeants dans le Lot, je me dis, certes que c’est une richesse que d’avoir des dirigeants compétents ayant acquis de l’expérience, mais c’est extrêmement risqué pour les années à venir.
Recevez chaque jour les infos qui comptent pour vous.
Quels sont les secteurs qui vous ont donné le plus de sueurs froides ?
Quand j’ai vu les annonces de Trump sur la hausse des taxations, j’étais président à ce moment-là, au regard de l’importance que représente l’exportation pour une cinquantaine d’entreprises viticoles lotoises, je me suis dit que si les menaces étaient mises à exécution, cela allait faire mal. J’ai alors enclenché, avec la bénédiction de la Banque de France et de la Préfecture, une action en direction de la viticulture. Or, la viticulture est un secteur très particulier… Déjà on sait que le monde agricole est un monde fermé, qui a ses références. On ne rentre pas dans le monde agricole, surtout quand on est perçu comme citadin, a fortiori comme président du tribunal de commerce. Je dirais que la viticulture, c’est encore plus un entre-soi. Aussi, convaincre des viticulteurs d’avoir recours aux entretiens de prévention que je proposais a été un combat… Or, face à la dégradation de la situation, je redoute qu’au niveau viticole on ait dans les mois à venir, des entreprises qui soient défaillantes, qui se manifestent trop tard pour bénéficier de solutions viables. Le réveil tardif empêche de mener des actions préventives et conduit les entreprises à rentrer dans des procédures collectives avec tout ce que cela suppose de traumas psychologiques, de traumas financiers et d’échéances qui malheureusement se terminent souvent par des liquidations.
Les arrachages de vignes n’apportent-ils pas un peu d’oxygène ?
Lorsqu’on détruit une partie de son capital, si on ne le remplace pas par quelque chose d’autre, on ampute une partie de son potentiel. C’est du moins mon avis. Les primes à l’arrachage ne permettent pas de durer dans le temps. Par ailleurs, la consommation d’alcool a grandement évolué, au niveau de la restauration les gens prennent beaucoup moins de vin et les jeunes ne sont pas du tout attirés par le vin. Après les 3 dernières années terribles qu’a connu la viticulture lotoise, la reprise de l’activité économique, notamment vers l’export reste problématique.
Quant aux autres secteurs les plus fragiles, qu’en est-il ?
Les premiers signaux forts des difficultés ont concerné l’hôtellerie-restauration. Dans un premier temps, nous avons vu arriver devant le tribunal de commerce, des sociétés unipersonnelles qui faisaient de la restauration rapide. Puis nous avons eu affaire aux restaurants de chaîne, qui avant le Covid comptaient 10-15 salariés et qui à l’issue de la crise sanitaire ne se sont pas redressés. Parce que les gens avaient pris des habitudes de restauration différentes. Le télétravail a fait en sorte qu’un certain nombre de repas pris au restaurant n’avaient plus lieu d’être. Les gens économisent au niveau du budget nourriture. Donc le panier moyen du restaurateur a diminué alors même qu’en parallèle les coûts de l’énergie et autres matières premières augmentaient. S’est ajoutée la difficulté de recrutement. L’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH) indique que 470 000 personnes qui travaillaient dans la restauration avant le Covid n’ont pas rejoint ce secteur professionnel. Le nombre de défaillances dans la restauration n’a cessé de progresser entre 2019 et 2025, on parle de plus de 25 % d’augmentation de défaillances.
Le 2e secteur en difficulté a été celui du bâtiment, avec un fort ralentissement de l’habitat neuf et de la rénovation, face à une augmentation des matières premières. À la sortie du Covid, par exemple, le Placoplâtre a pris 25 % de hausse. Or les devis avaient été faits avant la crise Covid et les entrepreneurs étaient contraints d’assumer avec des pertes de rentabilité. S’est ajoutée une concurrence sauvage des grandes entreprises qui ont investi les petits marchés traditionnels.
Le 3e secteur en souffrance concerne le petit commerce. À Cahors et Figeac, le nombre de magasins qui ont plié boutique est légion. De grandes marques d’habillement, qu’il s’agisse de Camaïeu, Burton, etc. ont fermé. Là aussi, les habitudes vestimentaires des uns et des autres ont évolué. Les ventes de vêtements d’occasion sur internet ont changé la donne et je ne parle même pas des plateformes chinoises Temu, Shein… qui sont en train, sous l’effet de la fast fashion, de détruire le tissu économique français. J’ajouterai que la dynamique des centres-villes ne me paraît pas boostée.
Que peut faire le tribunal de commerce face à de tels événements ?
Lorsque en tant que juge puis président, j’ai souhaité intervenir auprès de ces segments d’activité pour expliquer ce qu’est le tribunal de commerce et la prévention, j’ai essuyé des réactions du style « si on parle de ça, on va les effrayer ! ». La politique de l’autruche, c’est vraiment ce que j’ai ressenti. Tout le monde craignait que je plombe l’ambiance, alors que mon but était de démontrer ce que représente le tribunal de commerce et de comprendre l’aide que l’on peut apporter. Finalement les choses ont évolué. En 2025, nous avons pu mener des interventions pédagogiques, en présentant les outils de prévention propres au tribunal, qu’il s’agisse du mandat ad hoc ou de la conciliation, mais également les entretiens de prévention qui sont dispensés gratuitement et confidentiellement pour tout dirigeant d’entreprise qui a besoin d’un regard extérieur sur sa situation économique. Nous avons pu en tenir 11 réunions de ce type avec Karine Mielvaque, la présidente de la Chambre de procédure collective. Du coup, nous avons enregistré un accroissement important de demandes d’entretien de prévention, passant de 36 en 2024 à 117 en 2025. Toutes ces personnes ont été sensibilisées sur le fait que de s’y prendre trop tard, faisait perdre beaucoup d’opportunités de s’en sortir. Voilà un discours et des actions qu’il va falloir poursuivre parce que ça n’est pas dans la culture du chef d’entreprise. Celui qui crée ou qui reprend une entreprise, il le fait pour que ça perdure. Il y met toutes ses tripes, il engage souvent sa famille. Or, face aux difficultés, le chef d’entreprise est taiseux. Beaucoup de chefs d’entreprise n’ont pas la chance d’appartenir à un club de chefs d’entreprise au sein lequel on peut partager ses difficultés. C’est un cercle vicieux parce que comme il ne communique pas, le chef d’entreprise a toujours l’impression que les solutions qu’il va trouver sont magiques, or c’est là que l’impasse peut le conduire à des situations psychologiques difficiles…
Saisir le tribunal de commerce, ne suscite-t-il pas un sentiment d’échec ?
Exact, le simple fait de devoir monter les marches, pour nombre de chefs d’entreprise, génère un sentiment d’échec et cela d’autant plus s’il s’agit d’une entreprise héritée soit par sa famille et pire, par sa belle-famille… Le fait d’échouer a des répercussions extrêmement importantes dans la tête du chef d’entreprise. Alors, qu’il y a plein de possibilités, à condition encore une fois de bien analyser la situation en amont. D’abord l’innovation, c’est une part de solution. J’avais tendance à dire à mes dirigeants : si vous ne passez pas 15 % de votre temps à écouter les signaux faibles, vous êtes morts. Au départ ça choquait ce genre de choses, mais après plus de 15 ans d’animation du club du Lot, c’est un message qui a été intégré par les dirigeants. Ils m’ont dit » oui c’est vrai, si on n’est pas attentif aux signaux faibles, on risque de subir la situation plutôt que de la prendre en main ».
Le deuxième point, quand on est artisan notamment, on est souvent un homme de l’art. On adore son boulot, mais on n’est pas forcément gestionnaire. Puis, on est très attaché à ses collaborateurs. Or, à des moments donnés, il est clair que la conjoncture doit conduire à se poser la question du maintien de la masse salariale. C’est difficile de se séparer de collaborateurs qui sont dans l’entreprise depuis des années, avec tout ce que cela comporte, dont le risque de mettre une famille en grande précarité. Le deuxième écueil, c’est de ne pas prendre en compte les contraintes économiques.
À quel moment faut-il se rapprocher du tribunal de commerce ?
Il y a un clignotant qui est déterminant, c’est quand vous commencez à avoir des difficultés pour régler vos factures, payer les salaires, régler l’URSSAF, les fournisseurs, là, il faut se dire STOP ! Je dois prendre attache avec des gens qui sont en capacité d’analyser avec moi la situation. En principe, l’expert-comptable est la première personne qui doit pouvoir éclairer le chef d’entreprise, à condition de ne pas avoir souscrit un contrat au rabais, pour une prestation minimum. Et je ne parle pas des chefs d’entreprise qui, pour faire des économies, ont recours à internet pour leur comptabilité…
Bruno Giard prône le renforcement de la culture de la prévention et l’anticipation des signaux économiques faibles ; deux enjeux majeurs pour la pérennité des entreprises lotoises.



Commentaires